31/10/2011 11:25 | Lien permanent | Commentaires (1)

Vue sur les phoques gris

John Thornton avait l’air d’un type bien, du moins c’est ce qu’affirme la plaque en bronze, sur ce banc de bois patiné, tourné vers le large: «En souvenir d’un époux attentionné et d’un père aimant». Pas follement original dans l’évocation, mais un bouquet à peine ramolli, enchevêtré dans les interstices du dossier, attestait que le défunt recevait régulièrement la visite de ses proches. Je me suis assise aussi. Je lui ai tenu compagnie un instant, en partageant sa vue. C’était à Tynemouth, un village sur la côte Nord-Est de l’Angleterre et le banc était perché au sommet d’une falaise. En contrebas, les rouleaux de la mer du Nord s’écrasaient contre les rochers et des surfeurs en combinaison de néoprène y cherchaient des émotions fortes. Il paraît que des phoques gris, nombreux dans le coin, viennent parfois s’immiscer dans la mêlée. Je n’en ai pas vu. Mais feu John prend tout son temps pour les guetter.

Dans nos contrées, pour aller voir un aimé disparu, il faut se coltiner les cimetières avec leurs horribles conifères et des plaques de marbre toutes froides. Ça sent la mort, dès la grille d’entrée et il faut parfois un plan pour retrouver son trépassé à soi dans les croisements de travées numérotées. Franchement, à choisir – même si je préférerais que tout le monde reste vivant – j’aime mieux chercher des museaux pointus dans les vagues que d’allumer des bougies de réchaud sur une tombe. Version romande, un banc commémoratif pourrait s’orienter vers le sommet de l’Oldenhorn pour tenter d’apercevoir un vol de gypaètes barbus ou - plus classique – vers un lac et ses canards colverts. Ou dans la volière du zoo de Servion? Les flamants roses y offrent un élégant spectacle. Options à définir selon les goûts passés du défunt et les habitudes présentes des vivants qui l’aiment.

Mais ces bancs à histoires relèvent visiblement d’une coutume très anglo-saxonne. A Central Park, à New York, n’importe qui peut «adopter un banc» depuis 1986, même si les meilleurs emplacements, près des points d’eau, sont déjà pris. Pour 6'567 fr. (le dollar est bas!), on grave ce que l’on veut: «A mon chevalier en armure scintillante, l’amour de ma vie», peut-on lire près d’une pelouse. «Assieds-toi, détends-toi, respire, savoure la journée» est inscrit ailleurs. Messages à des intimes perdus ou à des amis qui viennent jogger là le dimanche matin? Peu importe sans doute. Les mots tendres ne sont pas exclusifs.

Alors, si mardi 1er novembre, vous vous arrêtez sur une tombe par trop impersonnelle, imaginez à la place un banc avec vue. Un endroit où se lover ensemble, avec le futur comme seul horizon.

Commentaires

Quelle jolie image à graver dans son esprit. J'y pense là, maintenant en filant chercher une petite attention pour mon unique filleul, le fils de mon frère. Je vais garder le bruit des ressacs en tête ce sera plus doux que cet alignement triste. Très beau billet qui me touche spécialement.

Écrit par : sarah babille | 31/10/2011

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