29/09/2011

Regarde-moi, chéri!

Personne ne sait ce qui se passe dans la petite tête d’une paonne quand elle tombe amoureuse. Les zoologues observent que le paon fait sa cour en tournant sur lui-même, en poussant des «Léooon!» stridents et en déployant, fier et empoté, sa grande queue en éventail. A partir de là, tout n’est que mystère de l’amour.

Mais que serait une vocation d’éthologue, si elle ne poussait pas à percer ce genre d’énigme? Sachez donc qu’une bataille fait actuellement rage, dans les milieux scientifiques, pour déterminer quel élément précis de la parade amoureuse fait craquer la poule. L’affaire perturbait déjà Darwin, qui considérait que le paon était une erreur de l’évolution, qu’une bestiole aussi maladroite et bruyante n’aurait jamais dû survivre – encore moins séduire des belles. Les chercheurs creusent donc avec obstination (on s’accroche, c’est assez subtil): des Anglais ont démontré que plus longue était la queue du mâle, plus la femelle était intéressée – un refrain déjà entendu dans d’autres contextes. Ensuite, des scientifiques français ont mesuré la santé du paon au nombre d’ocelles dans ses plumes, postulant que madame repérait ainsi le géniteur idoine. Puis des Japonais ont clamé que même pas vrai! Ni la taille ni l’élégance de la queue ne semblaient déterminantes pour le choix du partenaire: la traîne chatoyante serait devenue un signal obsolète. Et voilà enfin qu’une étude canadienne récente nuance ce postulat. Donc, selon les dernières informations disponibles au moment de la mise sous presse, la paonne veut certes des yeux dans la queue de son beau, mais elle se fiche du nombre exact – après tout, on vous cause de bagatelle, pas d’épicerie. Les plus costauds des volatiles peuvent bien se targuer de 170 taches rondes sur leurs plumes caudales, le seuil minimal de séduction semble se situer autour des 130. Après, les pulsions dépendent des moirés et des motifs de plumes.

J’adore cette histoire et j’éprouve un élan de sympathie pour les paonnes. Les ocelles imitent si bien les regards ténébreux que la brave volaille, pourtant bien ternouille, doit se sentir au centre de toutes les passions quand Monsieur fait la roue. Tant d’yeux braqués sur elle! Il me semble que le genre masculin humain aurait des enseignements à tirer de cette fable de basse-cour. Les femmes aussi apprécieraient davantage d’yeux: l’un pour remarquer la nouvelle coiffure, le deuxième pour saluer un sourire ravissant, le troisième pour décoder un haussement de sourcil, le quatrième pour surveiller sa montre et arriver à l’heure… Je continue? Pas besoin! Notons juste que s’il reste quelques mirettes pour s’apercevoir que la poubelle déborde, c’est bien aussi. Comme la poule, je pense que 130 yeux pour un mâle, c’est un minimum acceptable.

23/09/2011

Élevage d’automne

Comment ça va chez vous? Je veux dire: vraiment à l’intérieur, à la cuisine, dans les placards, sur les rebords de fenêtres ? Cela m’arrangerait si vous grinciez des dents d’un air agacé, je me sentirais moins seule. Enfin: seule, n’est pas vraiment le mot, puisque, justement, c’est l’invasion ! Chez moi donc, ça ne va pas fort ces jours-ci, car nous sommes en surnombre. En ce septembre de changement de température, mon intérieur offre le gîte à tout ce qui grouille dehors à la belle saison. A ce jour, j’ai dénombré une quinzaine de variétés animales sous mon toit –dont au moins trois modèles d’araignée diversement velues, qui extraient des vocalises diversement perçantes à mon aînée, quand elle les croise sous la douche.

Le centre d’accueil principal et la cuisine. Des nuées de moucherons affamés ont élu domicile dans la coupe de fruits et nous sommes actuellement en pleine négociation sur les conditions de cohabitation. Je planque les fruits au fond du réfrigérateur, ils squattent l’éponge pour se venger. Alors je leur mets une pomme derrière la fenêtre pour les distraire un peu et ils acceptent parfois d’aller jouer plus loin. Du coup, toute la maisonnée se tétanise les dents au petit-déjeuner, en croquant des pommes glacées … et en surveillant du coin de l’œil que l’essaim tient bien ses distances. Remarquez, avec les fourmis, ce n’est pas plus confortable : on se bat pour avoir accès à l’évier. Et je ramasse les cadavres de mouches (tiens, une libellule !) à la pelle sur les rebords de fenêtres : les malheureuses étaient prêtes à sortir mais ne savaient pas par où. Pour le moment, je n’ai pas repéré de souris à la cave, mais je tiens le carrelage à l’œil… Quant au garde-manger, j’inspecte chaque soir les bocaux de noisettes moulues et les boîtes riz comme un colonel passerait son armée en revue : à la première larve qui gigote, je sorts le F/A-18 Hornet et je bombarde.

Au sein de cet hétéroclite bestiaire d’automne, je me sens parfois l’âme plus généreuse que Brigitte Bardot : les bébés phoques sont tout de même plus mignons que mes insectes volants, et l’actrice, elle, n’entretenait pas ses protégés au milieu du salon. Si, dans un moment de faiblesse, je finis par sortir la grosse bonbonne jaune et toxique limite napalm, vous ne le direz à personne, promis ? Allez, regardez ailleurs ! Pchiiiiiiit !

15/09/2011

Suivre les amours à la trace

Comme on débusque un animal en suivant ses empreintes dans la neige, on pourrait désormais pister le voisin en examinant les traces qu’il a laissées sur le gazon. A quoi sert cette nouvelle technique d’espionnage? Ce n’est pas très clair. Disons simplement que des chercheurs ont développé un appareil de mesure très sophistiqué, équipé de centaines de capteurs, qui permet d’affirmer que chaque forme de pied, chaque variation de pression dans le sol, est absolument unique. L’empreinte pédieuse et aussi fiable que la grande classique, l’empreinte digitale. Dommage que les cambrioleurs se baladent rarement à pieds nus quand ils font un casse.

N’est-elle pas émouvante, cette propension scientifique à mesurer notre individualité? Quelle ambition que de vouloir l’analyser, l’archiver, la statistiquer... Chaque pied est exceptionnel? La belle affaire! Prenez-en un aimé dans le creux de vos mains et explorez délicatement ses contours, ses blessures, ses coussinets fragiles, ses orteils craintifs comme autant de souriceaux nocturnes éblouis soudain à la lumière. Peut-on seulement imaginer qu’il en existe deux pareils? Même le jumeau, au bout de l’autre jambe, frémit différemment sous la caresse. Dans cet ordre d’idée, je suis prête à parier que les ridules d’un visage dessinent toujours des sillons individuels, tracés à la mesure précise des joies et douleurs de leur propriétaire. Et les baisers, tenez! Sûr que chaque embrassade laisse une marque différente et on pourrait archiver les amours d’une vie sur des kleenex estampillés au rouge à lèvres, comme autant de papillons de la collection des amours mortes. Mais qui aurait des idées pareilles ?

Pour en revenir aux pieds, je vois bien pourquoi les femmes tiennent tant à leur talons aiguilles. Leur signature? Un triangle et un petit trou rond, comme un point d’exclamation laissé dans la pâte à modeler des jours qui filent. Même pas de quoi deviner leur pointure, alors pensez, leur identité! Certaines aiment se déplacer incognito.

08/09/2011

Un héros sans microbe

C’est le genre d’homme à mordre à pleines dents dans un cœur de bœuf. Et oubliez la savoureuse tomate d’un rouge violacé que l’on trouve actuellement sur les marchés. Non, non, je vous parle d’un vrai cœur, cet organe plein de sang qui pulse encore quand on l’arrache à l’animal. Pour être extrêmement honnête, il s’agit en fait d’un cœur de renne (c’est presque la même chose en plus sauvage, non?), que l’aventurier Bear Grylls avale tout cru, y compris les poils de fourrure qui y adhèrent encore. Un mâle, un vrai, un mal rasé qui en a.

Je n’ai jamais vraiment suivi l’émission de survie en terre hostile, le genre abandonné-au-milieu-de-nulle-part-avec-juste-mes-potes-de-l’équipe-de-tournage, mais il est difficile d’ignorer que Seul face à la Nature (saison 6, Discovery Channel) est une ode télévisée à la virilité conquérante. Dans le registre guerrier, Bear (c’est un surnom qui veut dire ours ­- dans le civil, l’homme s’appelle Edward) fait tout juste: ancien soldat des forces spéciales britanniques et féru de grimpe, il s’adonne depuis neuf ans à des galipettes dangereuses sur petit écran et encaisse des fortunes grâce à sa ligne de vêtements tout terrain, aux couteaux extra pointus à son nom et à ses indispensables guides de survie (règle n° 1 on n’oublie jamais son sac-poubelle, ça sert à tout; règle n° 2 on garde son pipi pour le boire plus tard). J’avoue que ce profil psychologique agite mes phéromones à peu près aussi intensément que le ferait un fossile dans la vitrine d’un musée avant rénovation. Pas mon truc.

Là où l’affaire devient intéressante, c’est quand on apprend que ce dur à cuire ne craint qu’une chose: les microbes. A chaque fois qu’il est en promo – comme récemment pour la sortie de sa biographie en anglais – il serre les mains des fans et des journalistes… puis essuie ses grosses menottes pleines de cal avec des lingettes désinfectantes. Ben ça alors ! (silence atterré). Je viens juste de me souvenir que le flacon de gel antiseptique que j’avais acheté à l’époque de la grippe aviaire traîne toujours au fond d’un tiroir.

Je vais vous dire, voilà qui redéfinit le courage. Les braves modernes sont ceux qui affrontent la promiscuité des supermarchés, qui bizouillent leurs amis à chaque rencontre, qui tripotent des claviers d’ordinateurs sales à longueur de journée, qui cuisinent à l’arrache en rentrant du bureau, qui torchent les enfants sans broncher. Gloire à nous!

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