23/07/2011

Lâche ce chat

Question: que fait un adolescent, modèle standard, quand il s’ennuie? Réponse: il cogne un chat. Pas un vrai chat, tout de même, avec des crocs et des griffes, mais un chat virtuel nommé Tom. Lequel Tom a de grands yeux verts inquiets et attend, campé dans son application pour iPhone, de se faire agresser. Quand on tape le ventre de Tom du bout du doigt sur l’écran, la bestiole hurle «aïe ho!» en se tordant de douleur, quand on y va plus fort, elle s’effondre en gémissant. On peut aussi envoyer des gifles sur les deux joues dodues, ça produit un claquement sec alors que tête s’en va gicler sur le côté. Tout ce cirque est parfaitement détestable à regarder, d’autant que le chat, maso comme ce devrait être interdit, se remet à chaque fois sur ses pattes de derrière, l’air de demander un second service. Mais l’adolescent trouve ça drôle. Interrogé sur l’intérêt de l’opération, il répond «grmf», ce qui, dans le langage de sa tranche d’âge, exprime une sorte de satisfaction retenue – du moins, je crois.
Que fait le père de l’adolescent, quand son fils s’ennuie? Il regarde par-dessus l’épaule du dégingandé de 15 ans pour observer comment le chat encaisse. Après un moment, il réclame l’appareil pour essayer à son tour.

Que fait la mère de l’adolescent et compagne du père dans cette situation? Elle regarde le plafond, dépitée.
Résumons: tout ce monde a été éduqué. Dans la vie hors écran, personne ne cogne sur personne et je n’ai jamais surpris ma descendance en train d’épiler un mulot ou d’attacher des casseroles à la queue d’un chien. Dans les conversations, l’opinion dominante est plutôt rétive à la violence. Qu’est-ce qui explique donc l’attrait pour ce stupide félin névrosé?

A y regarder de près, Tom n’est pas tout seul. Il existe tout un bestiaire qui aspire à se faire humilier, que l’on peut acquérir pour 1.10 sur son iPhone. Yo, trop bien, comme ils disent: Larry, l’oiseau, est réputé hilarant quand on le foudroie d’un éclair électronique. Le bébé Hippo (un bébé! Ces gosses massacrent des bébés!!!) s’énerve de manière très divertissante quand on le tape sur le nez et Tom, ce crétin de Tom, a même une deuxième application à sa gloire, où on peut lui tirer la queue ou lui envoyer des pets pour qu’il doive se boucher le nez. Dans ce monde de délicatesse et de raffinement, j’envisage moi aussi de recourir à une pédagogie de base: et si je lui confisquais le mobile, mmh?

09/07/2011

Atriaux 100% nature

Une amie a déménagé à la campagne l’an dernier – une maison à restaurer au milieu de nulle part, les champs d’un côté, la forêt de l’autre, juste le noir pour tenir compagnie le soir et parfois le halètement d’un hérisson insomniaque. Une nouvelle vie! Le silence, la communion avec la verdure, l’intégration dans le paysage, tout ce genre de choses. Dans cet élan vers l’authentiquement vrai, l’ancestralement naturel, mon amie a aussi pris une foule de bonnes résolutions, dont celle de manger local. La salade, du sillon à l’assiette, ne doit pas se déplacer plus de 30 mètres et/ou 12 heures. Facile, les seuls voisins à la ronde sont tous agriculteurs ou garde forestiers.

A l’époque, j’ai presque failli être jalouse de cette idylle bucolique. Mais je viens de recroiser mon amie – toujours ravie de son dialogue permanent avec les éléments, mais légèrement contrariée de ses nouvelles rondeurs gourmandes autour de la taille. Mince alors (oups, pardon: zut alors): il faut en manger des carottes et des navets du pays pour avoir peur de grimper sur la balance… Puis elle m’a expliqué.
Soupir…

Je vous la fais courte: le problème de l’alimentation strictement fermière, c’est que l’on finit par se lasser des seuls végétaux de saison, genre poireau de septembre à mars, bettes d’avril à octobre et – joie! – une période de rhubarbe juste maintenant. Alors on essaie de les agrémenter d’un petit quelque chose de tout aussi régional, mais moins fibreux. A choix: le lard séché aux herbes, la saucisse à l’ail, la tomme au cumin, les atriaux maison, le cervelas tellement suisse, les caramels aux herbes des alpes, la cuchaule, la meringue, la crème double… Vous voulez que le continue? Je peux! Le terroir helvétique propose encore toute une foule de saveurs roboratives. Et comme il faut passer chez le producteur pour s’approvisionner, les calories s’infiltrent jusque dans les rituels sociaux: Allez, ma p’tite dame, vous prendrez un coup de blanc!

Dans ses moments de lassitude, mon amie rêve d’un supermarché bien achalandé avec plein de produits sous vide, prêts à être avalés, sans même qu’il y ait besoin de les peler et de les cuire. Dans le top cinq de ses phantasmes nutritionnistes, elle place le thon (en carpaccio), le gingembre (frais) et la lime (en fines tranches). Clairement, pour vivre fit et locavore, il vaut mieux s’installer sur la côte thaïlandaise que dans le Gros-de-Vaud.

07/07/2011

Cochon de lecteur

Il avait des yeux si clairs, qu’on lui prêterait volontiers un esprit brillant. Ses mains? Comme des papillons sur les pages du journal. Un homme raffiné, ça, c’est sûr, et absorbé dans sa lecture comme si les nouvelles du monde lui tenaient vraiment à cœur. Les joues un peu ombrées suggèrent un métier décontracté, où le rasoir matinal n’est pas une obligation. Galeriste? Plutôt chirurgien. Ou cuisinier?

C’est agréable, les voyages en train… Un peu irréel, comme une parenthèse entre deux villes. Une ambiance à tuer le temps, mollement. Cachée derrière mon propre journal, je rêvasse dans le bercement du wagon, épiant, l’air de rien, les inconnus qui partagent mon espace. Ils lisent, je lis, nous nous jaugeons. Rien d’autre à faire que d’imaginer toutes ces vies qui se croisent ici sans se rencontrer.

Le bel anonyme est arrivé à destination. Il rassemble ses affaires, soudain pressé et disparaît dans la foule. Sur son siège ne reste qu’un informe tas de papier imprimé, une sorte de chou-fleur géant à moitié mâché. Voilà ce que devient la presse après usage. Et s’envole toute illusion d’élégance: je l’avais pris pour un gentleman, au temps pour moi.

La gestion des journaux dans le train est un art subtil. Il y a le porc – mon inconnu… – qui laisse tout en vrac, comme une insulte de papier. Il a celui qui emporte sa lecture, avec cet empressement d’avare qui peine à se séparer de ce qu’il a payé. Sait-il seulement que de trimballer tout ce savoir dans la sacoche ne le rendra pas plus malin? Il y a celui aussi qui hésite, replie vaguement les pages, puis fait semblant d’avoir la tête ailleurs, d’avoir tout oublié faute d’avoir su décider qu’en faire. Moi, j’apprécie celui qui remet les divers cahiers en place et laisse le journal presque intact, bien en vue, en cadeau pour le passager suivant.

Bon, il se peut que mon employeur – l’éditeur roi au plus haut étage de la hiérarchie – goûte assez peu cette idée de journaux qui deviennent gratuits au fil de la journée, passant d’un lecteur à l’autre alors que seul le premier a sorti son porte-monnaie. Et pourtant. Le principe fonctionne parfois avec les livres, que l’on dépose sur des bancs publics après lecture. Ou que l’on abandonne sur une bibliothèque d’hôtel, pour que rayonne plus loin le plaisir que l’on a trouvé à déguster les mots. Avec les trains et les journaux, cette transmission pourrait presque être naturelle. Personnellement, je suis même prête à surligner les bons passages pour mon successeur en lecture. L’écrit m’importe trop pour que je le laisse finir en torchon.

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