07/07/2011 16:36 | Lien permanent | Commentaires (3)

Cochon de lecteur

Il avait des yeux si clairs, qu’on lui prêterait volontiers un esprit brillant. Ses mains? Comme des papillons sur les pages du journal. Un homme raffiné, ça, c’est sûr, et absorbé dans sa lecture comme si les nouvelles du monde lui tenaient vraiment à cœur. Les joues un peu ombrées suggèrent un métier décontracté, où le rasoir matinal n’est pas une obligation. Galeriste? Plutôt chirurgien. Ou cuisinier?

C’est agréable, les voyages en train… Un peu irréel, comme une parenthèse entre deux villes. Une ambiance à tuer le temps, mollement. Cachée derrière mon propre journal, je rêvasse dans le bercement du wagon, épiant, l’air de rien, les inconnus qui partagent mon espace. Ils lisent, je lis, nous nous jaugeons. Rien d’autre à faire que d’imaginer toutes ces vies qui se croisent ici sans se rencontrer.

Le bel anonyme est arrivé à destination. Il rassemble ses affaires, soudain pressé et disparaît dans la foule. Sur son siège ne reste qu’un informe tas de papier imprimé, une sorte de chou-fleur géant à moitié mâché. Voilà ce que devient la presse après usage. Et s’envole toute illusion d’élégance: je l’avais pris pour un gentleman, au temps pour moi.

La gestion des journaux dans le train est un art subtil. Il y a le porc – mon inconnu… – qui laisse tout en vrac, comme une insulte de papier. Il a celui qui emporte sa lecture, avec cet empressement d’avare qui peine à se séparer de ce qu’il a payé. Sait-il seulement que de trimballer tout ce savoir dans la sacoche ne le rendra pas plus malin? Il y a celui aussi qui hésite, replie vaguement les pages, puis fait semblant d’avoir la tête ailleurs, d’avoir tout oublié faute d’avoir su décider qu’en faire. Moi, j’apprécie celui qui remet les divers cahiers en place et laisse le journal presque intact, bien en vue, en cadeau pour le passager suivant.

Bon, il se peut que mon employeur – l’éditeur roi au plus haut étage de la hiérarchie – goûte assez peu cette idée de journaux qui deviennent gratuits au fil de la journée, passant d’un lecteur à l’autre alors que seul le premier a sorti son porte-monnaie. Et pourtant. Le principe fonctionne parfois avec les livres, que l’on dépose sur des bancs publics après lecture. Ou que l’on abandonne sur une bibliothèque d’hôtel, pour que rayonne plus loin le plaisir que l’on a trouvé à déguster les mots. Avec les trains et les journaux, cette transmission pourrait presque être naturelle. Personnellement, je suis même prête à surligner les bons passages pour mon successeur en lecture. L’écrit m’importe trop pour que je le laisse finir en torchon.

Commentaires

Je suis grande fan de votre blog. Continuez à nous créer du plaisir en vous lisant.

Écrit par : machette | 29/08/2012

J'adore ton texte il m'a fait bien rire ce matin, un coup de gueule ton en raffinement et classe - sympa
Nath

Écrit par : jeux de cuisine | 28/09/2012

j'aime beaucoup le ton que vous employez dans vos articles; longue vie à ce blog !

Écrit par : serrurier | 01/02/2013

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