30/10/2010

L’homme qui gère

J’envisage sérieusement de renoncer au téléphone fixe. Il n’y a plus personne qui appelle à ce numéro, sauf… Sauf ? Mais siii, vous savez très bien qui appelle sans cesse, il appelle chez vous aussi. Tout le temps. Surtout le soir à l’heure où les spaghetti al dente veulent quitter leur eau bouillante. Qui donc ? Bingo : L’institut de sondage. Ou alors le vendeur à distance. Bref : le raseur. Or mes soirées – comme les vôtres – sont précieuses et je n’ai pas l’intention d’en lâcher la moindre seconde à des harceleurs téléphoniques.

Pour les éconduire, j’ai tout essayé. Au début, je l’ai jouée franco, droit au but : «Désolée, je ne vais ni vous répondre ni rien acheter, alors restons courtois mais arrêtons tout de suite de perdre votre temps et le mien. »   Malgré le ton décidé, ils étaient toujours là, suspendus à la ligne comme à filet d’espoir, argumentant avec l’énergie de la dernière chance. J’ai ensuite essayé de boucler direct : ils rappellent. J’ai fait le coup du «j’ai tout ce qu’il faut à la maison» et les voilà qui s’emballent sur les mérites uniques de cette encyclopédie sur DVD-là qu’il est rigoureusement impossible que je possède déjà.

Et puis, l’inspiration. Eurêka ! J’ai trouvé l’argument qui coupe la chique à tous les bonimenteurs:  je ne suis qu’une femme, veuillez m’en excuser…  A un représentant en assurances qui essaie de revoir le portfolio familial, je réponds que je ne sais rien de ce sujet-là. Que c’est l’Homme qui gère. Et non, mince alors, il n’est pas à la maison. Miracle, l’autre accepte de raccrocher sans piper. A l’évidence, voilà un langage qu’il entend. Du coup, je récidive: l’enquête sur la consommation de presse? C’est Monsieur qui lit les journaux. Un nouveau système d’alarme? C’est Lui qui s’occupe de la sécurité du ménage.

Je dois admettre que tous ces mensonges me font mal aux lèvres quand je les articule. Mais ils marchent si bien que je m’applique, fascinée, à pousser la caricature. Je me visualise en Betty Draper, de la série télé Mad Men, un tablier à volant sanglé autour des hanches, avec la spatule en bois qui dépasse de la poche. Et je bats des cils tellement fort que les déplacements d’air doivent s’entendre dans le combiné.  A chaque fois, je me dis: il ne va pas gober ça, tout de même? Oh mais si! Dans un élan de solidarité entre opprimés, le téléphoniste lâche sa proie, persuadé d’avoir affaire à aussi fragile que lui dans la longue chaîne des dépendances humaines.

Le mâle humain, si puissant, et sa faible femelle cachée derrière…  Pourquoi est-ce si facile à faire croire ?

23/10/2010

Un amour de perruche

Je confesse d’emblée, comme ça ce sera fait : j’ai lu une carte postale destinée à ma fille. Ouf, c’est dit.  Je sais, c’est mal. Une mère ne doit jamais mettre ni son nez, ni ses mains, ni ses rétines dans les affaires intimes de sa progéniture, tous les livres sur l’art d’élever un adolescent chez soi sont formels à ce sujet. A ma décharge, c’est presque de la faute de la carte : appuyée de dos au fond de la boîte à lettres, elle offrait ingénument sa surface écrite au premier voyeur de passage.  Pas eu le temps de formuler une pensée que déjà mon cerveau s’était imprégné du contenu.

Le  crime étant donc consommé et moi déconfite, j’ai  tout de même analysé la chose en détails. Constat 1 : la carte provenait d’une copine et non pas d’un garçon, comme la débauche de cœurs dessinés aurait-pu, un instant, le laisser supposer. Constat 2 : il faisait beau sur le lieu de vacances de la copine (il est des thématiques qui ne changent pas, même à l’ère des infos météo sur tous les mobiles). Constat 3 : La copine avait l’air de souffrir de l’éloignement. Stylistiquement, ça donnait des «La SEULE choz qui mank c’est TOI !!!!! », avec des effets de typo rouge en veux-tu en voilà, dans une interprétation assez libre de Lamartine. Des cœurs dessinés partout, des mots surlignés et ça finissait par « Love love love love love ». A croire que le mot, écrit une fois seulement, manquait de force. Il fallait la surenchère perroquet pour en développer la pleine puissance.

Vertige de la mère : si une telle emphase se pratique entre copines, quel vocabulaire utilisent-elles donc avec leur amoureux ?
Eclair de lucidité de la mère : mais non, justement ! Les cœurs et tout le dégoulinage onctueux relèvent d’un rituel d’amitié contemporain purement féminin, au même titre que l’acquisition en copropriété d’une paire de bottines à franges.

On pourrait appeler cela l’ «effet perruche».  Les filles occidentales du début de XXIème siècle se livrent à un mode de communication de groupe assez fascinant à observer. Comme leur cousines jaunes et bleues, elles se déplacent en bandes froufroutantes et passent leur temps à s’ajuster le plumage. Pour signifier leur joie, elles sautillent  ensemble à pattes  jointes, en battant des ailes. Pour se rassurer de leur le lien, elles  déversent l’une sur l’autre un tendre babil de compliments et de promesses d’éternité.

Voilà pourquoi les mères ne devraient jamais lorgner sur la correspondance de leur fille : devant tant de légèreté ingénue, on se sent vite comme une vieille chouette qui hulule. A quel âge se lasse-t-on de pépier? Mauvaise question pour le moral.

07/10/2010

Petits microbes entre amis

La ville se recroqueville de tristesse à l’idée des mois grelottants à venir, la grisaille vous ratatine l’âme, il ne va pas tarder à pleuvoir… Le moment d’inviter des amis et de se serrer tous ensemble sur des canapés douillets ? Malheureux, vous n’y pensez pas! Car la déprime météorologique annonce un autre désagrément automnal: la grippe. Vous savez, cet horrible fléau qui mute chaque saison et que les campagnes de vaccination jurent de terrasser. « Tous unis contre la grippe », clament les affiches. Or justement, mieux vaut sans doute ne pas trop s’unir…
Car un ami, en novembre, cesse d’être un compagnon rassurant, il devient une culture de microbes et chacun de ses bons mots arrose l’entourage de petits germes guillerets et frétillants. Une vraie infection. Et si le pote est populaire, le genre à sortir 14 soirs par semaine, fuyez avant de cracher vos poumons et d’acheter vos bouchoirs en babier en bultipacks taille XXL.

Une étude vient en effet de montrer que plus un individu est apprécié, plus il court le risques de tomber malade – et de transmettre plus loin. L’hiver dernier, des chercheurs de l’université de Harvard ont observé la résistance bactérienne de 744 étudiants et ça ne fait pas un pli: les meneurs de bande tombent malades 14 jours avant les autres. Plus on s’éloigne du centre actif du réseau  social, plus on a de chances d’éviter la morve au nez et tout le cortège de frissons et courbatures.

Evidemment, l’objectif de ce genre d’études est purement prophylactique: en identifiant  les principaux vecteurs du Grand Mal Crachotant, on espère mieux en enrayer la prolifération. Une démarche louable.  Mais elle risque bien de générer d’étranges effets collatéraux: la grippe va devenir désirable. Ben oui ! Celui qui pavoisait l’an dernier encore avec sa santé de fer va se retrouver avec l’étiquette peu enviable de triste esseulé, incapable de générer le moindre remous affectif atour de lui. Pour assurer l’aura de roi du quartier, de tombeur à la cote d’enfer, il va falloir attester de son état grippal dès la première averse de septembre. Quitte à lécher les poignées des hôpitaux pour y récolter un maximum  de bacilles et accélérer le processus.

A ce propos, je crois que sens monter une petite migraine… Ouf, enfin ! J’ai failli avoir peur que personne ne m’aime.

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