03/03/2018 15:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Mon bureau, mon bar


Parmi les grands chamboulements que vit la presse en ce moment, il en est de très concrets. Dans l’entreprise qui m’emploie (merci, chef!), les journalistes encore en poste se voient dotés de nouvelles tables de bureau. Est-ce parce qu’ils sont moins nombreux qu’il faille soudain s’occuper de leur confort? Allons, qu’allez-vous chercher, mauvaises langues! Il s’agit simplement de suivre la tendance bien-être. Les nouvelles tables donc montent et descendent à l’envi, pour s’adapter à la hauteur qui sied le mieux à nos dos fourbus. L’idée est de rompre avec l’affalement programmé de la position assise, pour offrir une dynamique alternative debout à qui aurait envie de se dégourdir les jambes - tout en continuant à travailler, il va sans dire.

La table debout n’est pas encore arrivée à moi (les réaménagements sont organisés par vagues), mais je vois mes collègues frais initiés changer de gestuelle. Quand ils tapent sur leur clavier, l’effet n’est pas extraordinaire: ils se tiennent raides et presque sur la pointe des pieds, comme des gamins achetant des bonbons à la kiosquière. Mais pour d’autres tâches, la liberté de mouvement a davantage d’allure. Au téléphone, les enquêteurs arpentent leur mètre carré de moquette, avec un nouveau tonus dans la voix, comme si les pas rythmaient la pensée. Et quand ils gribouillent des notes, ils ont l’air accoudés au bar du coin, avec une nonchalance tout à fait cinématographique.
Ça me fait rire, cette attitude bar, cette décontraction un peu canaille qui renoue avec l’imagerie journalistique d’avant le tout digital. Comme la nostalgie d’une époque où l’on flânait dans les bistrots, nez au vent pour humer une idée, un verre d’alcool jamais très loin. Je savoure l’ironie qui fait ressurgir ce cliché sépia de la bibliothèque à poncifs à la faveur d’une (oh si saine!) table ergonomique. Rien à voir, mais un peu tout de même: je suis en train de lire l’excellent polar The Child (l’enfant), écrit par Fiona Barton (prévu en français très bientôt). L’auteur est une grande dame de la presse anglaise et son héroïne une enquêtrice de faits divers, de celles qui travaillent à l’ancienne, en sonnant aux portes et en offrant des pintes au pub du coin de la rue pour délier les langues. Le coude sur le bar, la tête dans la paume de la main, le regard planté dans celui de son interlocuteur: voilà sa posture travail.

Je me réjouis de recevoir moi aussi ma table de baroudeuse des médias - même si je ne cuisine que rarement de possibles assassins d’enfants. J’hésite même à porter une chemise avec col ouvert et cravate desserrée, pour mieux rendre hommage à la tradition. Quant à la position haute de la table, elle sera aussi très pratique pour les apéros. Mais ne dites à personne que les journalistes contemporains boivent surtout des jus de fruits et des thés parfumés, ce serait dévastateur pour la mythologie de la profession.

 

26/02/2018 15:49 | Lien permanent | Commentaires (0)

Panthère rose

Jusqu’à quel âge peut-on porter des chaussures roses? Jusqu’à peu, j’aurais hasardé quelque chose comme huit ans, cette période de l’enfance où les bambines se mettent à chercher des pustules d’acné sur le front en se rêvant grandes. C’est à peu près l’âge auquel ma nièce s’est révoltée contre les cadeaux à connotation princesse, contre les robes qui dansent, les plumiers décorés d’étoiles et les bijoux qui ressemblent à des bonbons.

Mais visiblement, tout est en train de muter dans les connotations affectives des couleurs. Peut-être est-ce dû à la chute généralisée du segment jouets profits des gadgets connectés? Au fait que les fillettes ne jouent plus à la poupée, jugée trop stéréotypée? Que les layettes modernes affichent des couleurs scrupuleusement neutres? Toujours est-il que le rose s’est échappé de l’univers de l’enfance, pour envelopper tout un chacun de sa douceur sucrée. Un peu comme le regret d’une innocence perdue?
Je repose donc la question des chaussures couleur dragée et je réponds sans hésiter: jusqu’à 102 ans, facile! Comme il y a du rose partout - en manteau, gants, chemise, pull-over, collants et même en kimono à volants inspiré du déshabillé des parfaites femmes d’intérieur des années 1960 - la manière la plus dynamique de porter cette guimauve est encore de la fouler aux pieds. En grandes enjambées sportives, s’il vous plaît. Ça tombe bien: on ne compte plus les baskets roses, dans les vitrines du printemps. Sur le chemin entre le bureau et la salle de fitness, je vois une paire à fleurs, une autre en soie genre soir, une troisième en veau velours avec des lacets mauve, et encore ce modèle imprimé de colibris ou cet autre en néoprène gainé de lanières à brillants. Plus kitsch, c’est impossible. Mais précisément sur cette outrance dégoulinante de mièvrerie que repose l’atout charme de ces pompes qui s’amusent. Et il y a aussi cet équipementier dont le logo représente un fauve bondissant : une collaboration récente avec le corps de ballet de New York a donné une ligne de chaussures de sport à l’esthétique chausson de danse, avec force satin poudré et rubans qui s’enroulent à la cheville. Rien qu’à regarder l’objet, on sent son pied s’envoler et sautiller au-dessus du macadam, en foulées félines. De la bonne humeur jusqu’au bout des orteils.
Moi je dis qu’en cet hiver qui s’éternise, s’enrhume et se grippe, il faudrait distribuer des chaussures roses sur prescription médicale.

17/02/2018 16:48 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Joconde à l’envers

 

Si vous en êtes au café après grasse matinée, en ce début de dimanche, vous avez déjà manqué un moment d’exception: la séance de yoga au MEG, le Musée d’ethnographie de Genève. Ça se passait tout à l’heure, entre parents et enfant (séances de rattrapage possibles les 18 mars et 22 avril). J’imagine que l’objectif de cette union entre sport et art est d’ouvrir l’âme du visiteur aux émotions visuelles qu’il va vivre. On commence par lever une jambe en posture Uttita Hasta Padangusthana, puis on pose un pied devant l’autre pour s’en aller découvrir la culture indienne, d’où le yoga est issu. On fait le lien, on suit, on se recentre et tous en position du lotus en extase pour commencer!

Je suis débutante en yoga depuis de longues années et je dois admettre que cette idée de délocaliser la pratique m’amuse beaucoup. Sachez-le: tout est dans la connexion avec l’environnement! Dans le même esprit, mais de manière plus classique, j’ai bien essayé, parfois, quelques postures en plein air, en immersion dans la verdure ou sur un ponton face au soleil couchant, pour faire le plein d’énergies positives. Or il y a toujours un petit caillou pointu, un courant d’air ou une écharde pour rompre la concentration de la douillette que je suis. Du coup, l’arrivée au sein des musées de tous ces corps la tête en bas me semble une alternative tout à fait inspirante, qu’il s’agisse de se positionner parmi les sculptures géantes de Gao Xingjian (musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles) ou dans les paysages chinois à l’encre noire (musée Guimet, à Paris). Dans une expo, il règne une température stable comme dans un studio de yoga et c’est plus rigolo de fixer son regard sur un détail artistique, plutôt que sur un nœud du parquet, quand on cherche à garder son équilibre. Je serais même partante pour des séances au Louvre, allez! Et tant pis si le rococo n’est pas très zen ou que la Joconde ne peut pas être soupçonnée d’entretenir sa forme en faisant des salutations au soleil. Je me verrais bien, moi, contempler son sourire à l’envers, tout en faisant la chandelle. Je suis certaine que ce serait plus apaisant que de lorgner l’horloge sur le mur (ne dites pas à ma prof que mes yeux s’égarent parfois dans cette direction, plutôt que de s’orienter vers l’intérieur, comme elle nous le suggère).

Bon, plus prosaïquement, près de mon lieu de travail, à Lausanne, aucun musée ne s’est encore lancé dans cette voie, à ma connaissance, et je ne vois pas où je pourrais filer durant la pause de midi. Dans les hauts de la ville, la fondation de Hermitage propose une exposition sur le pastel: ce serait pourtant doux, un bain de rose et de vert pâle pour chercher la paix intérieure… Il y a bien un concert  prévu, mais de yoga, point. Je parcours le programme culturel du moment: tiens, le Mudac, le musée de design, prévoit, dès le 13 mars, une exposition sur les armes à feu dans l’art. Oups! Ce n’est peut-être pas par là qu’il faut commencer.